Vendredi 14 janvier 2011
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Voici la lettre que Jean-Pierre Chevènement a adressée à Madame Anne-Marie Sauteraud,
Présidente de la 17ème Chambre correctionnelle du Tribunal de Grande Instance de Paris, dans le cadre du procès intenté à Eric Zemmour.
Paris, le 3 janvier 2011,
Madame la Présidente,
Ne pouvant être présent aux audiences de la 17ème Chambre correctionnelle du TGI de Paris, des 11 et 13 janvier prochains, je souhaite, par la présente, apporter mon témoignage à propos des
infractions reprochées au journaliste Eric Zemmour.
Je crains que le « politiquement correct » ne finisse par tuer le débat républicain. Lors d’une émission télévisée « Salut les terriens ! » sur Canal+, mettant en cause la police, accusée de
pratiquer systématiquement « des contrôles au facies », à une phrase de M. Bernard Murat, metteur en scène : « dès l’instant qu’on est contrôlé dix sept fois dans la journée, ça modifie le
caractère », M. Eric Zemmour répond : « lorsqu’on est contrôlé dix sept fois ? Pourquoi ?...parce que la plupart des trafiquants sont noirs et arabes, c’est comme ça, c’est un fait ».
Sans doute M. Zemmour a-t-il, dans le feu de la discussion, utilisé une formulation excessivement brutale, mais il n’a hélas, pas dit une chose matériellement inexacte. Il suffit, comme j’ai eu
l’occasion de le faire de consulter les listings de la Direction centrale de la Sécurité publique du ministère de l’Intérieur, pour constater que plus de 50% des infractions constatées étaient
imputables à des jeunes dont le patronyme est de consonance africaine ou maghrébine, comme c’est d’ailleurs le cas de M. Zemmour lui-même.
Je ne pense pas qu’on puisse incriminer un journaliste d’avoir avancé un argument, certes formulé maladroitement, mais correspondant à une réalité, certes dérangeante, mais propre à susciter une
prise de conscience partagée quant à la nécessité de traiter cette question au fond, comme il sied dans une République civique. Ces questions sont certes infiniment délicates, mais la République
repose sur le débat et donc sur la pleine et entière liberté d’expression de ceux qui le font vivre.
La connaissance de la réalité devrait inciter à une réflexion salubre et à une
action énergique pour recréer les conditions d’une intégration réussie. La bonne réponse me paraît être une politique d’accès à la citoyenneté, telle que j’avais cherché à la promouvoir en tant
que ministre de l’Intérieur par une circulaire du 19 janvier 1999, créant les Comités départementaux d’accès à la citoyenneté (CODAC) présidés par les Préfets dans chaque département. Il faut à
la fois remédier à l’incapacité croissante de la société française à intégrer ses minorités d’origine étrangère par l’affirmation d’une claire identité républicaine et faire prendre conscience à
tous les jeunes de la nécessité de respecter les valeurs qui y sont attachées. On ne fera pas l’un sans l’autre.
J’ajoute que s’agissant des déclarations sus-visées d’Eric Zemmour, elles me paraissent avoir fait l’objet de la part du présentateur de l’émission d’un traitement particulier, puisque,
préenregistrées, elles ont été diffusées avec un bandeau indiquant « Immigration : Zemmour dérape ». Il n’est pas besoin d’être un grand médiologue pour comprendre que l’objectif du présentateur
était de créer l’incident, avec d’éventuelles suites judiciaires, propres à faire monter l’audience de l’émission…
La République proscrit toute distinction fondée sur l’appartenance raciale. Elle implique donc une politique fondée sur l’objectif d’une égalité réelle de tous les citoyens avec un effort
particulier en direction des jeunes qui portent au visage le signe de leur différence. Cette politique, à mes yeux, va bien au-delà d’un antiracisme médiatique dont l’effet peut être, au rebours
des meilleures intentions initiales, d’installer la notion de race au cœur du débat public et de contribuer ainsi paradoxalement à dissoudre l’identité républicaine de la France. Or c’est
celle-ci qui doit être affirmée avec force et d’abord vis-à-vis de ceux qui ne la respectent pas.
La liberté d’expression d’Eric Zemmour peut déplaire voire contrarier. Je suis loin de partager toutes ses idées. Il s’agit cependant d’une valeur républicaine fondamentale. Voltaire déjà
déclarait : » Je ne suis pas d’accord avec ce que vous dites, mais je me battrai pour que vous puissiez le dire. »
Je fais d’abord confiance au débat républicain, c'est-à-dire à la force des idées pour faire avancer celles que je crois justes. Eric Zemmour n’a évidemment pas raison de contester la législation
qui proscrit toute discrimination à l’embauche. Je pense exactement le contraire. C’est à la télévision d’organiser le droit de réponse. Dans l’état actuel du débat public, ce n’est pas la
liberté d’expression mais, comme il est écrit sur un tableau de Goya, « le sommeil de la raison qui enfante les monstres ». La liberté d’expression -qui est un pilier de la République- a sa force
propre. La thèse d’Eric Zemmour peut être facilement combattue par des arguments. La liberté d’expression n’a pas besoin d’être inutilement corsetée par des interdits judiciaires.
La France est une République, c'est-à-dire une communauté de citoyens, égaux en droits et en devoirs. Pour le rappeler à tous, il suffit de faire confiance à ses principes.
Vous renouvelant mes regrets de ne pas pouvoir participer à l’audience, je vous prie de croire, Madame la Présidente, en l’assurance de ma haute considération.
Jean-Pierre Chevènement est né le 9 mars 1939 à Belfort, de parents instituteurs. Ancien élève de l'École
Nationale d'Administration (promotion "Stendhal"), il adhère au Parti Socialiste SFIO en décembre 1964 et fonde en janvier 1966 -avec Georges Sarre, Didier Motchane, et Alain Gomez- le Centre
d'Études, de Recherches et d'Éducation Socialistes (CÉRÈS). Le CÉRÈS deviendra l’un des principaux courants du PS à partir du congrès d'Épinay (juin 1971); il sera remplacé le 14 avril 1986 par
Socialisme et République. Jean-Pierre Chevènement est l’auteur du programme du Parti Socialiste "Changer la vie" en 1972, le négociateur du programme commun de la gauche (1972) et l’auteur du
projet socialiste (1980).
Il est élu député sans discontinuer aux élections législatives de 1973 à 1997, et en 2000, dans le Territoire de Belfort.
Ministre d'État, ministre de la Recherche et de la Technologie puis de la Recherche et de l'Industrie des deux premiers gouvernements de Pierre Mauroy (1981-1983), il refuse de participer au
troisième gouvernement de Pierre Mauroy pour s'opposer au tournant libéral du PS et défend "l’autre politique".
Il a été maire de Belfort entre 1983 et 2007.
Ministre de l'Éducation nationale du gouvernement de Laurent Fabius (1984-1986), il met fin à la "guerre scolaire", fait le "pari de l'intelligence", et s'illustre par des mesures telles que la
ré-introduction de l'instruction civique et l’objectif de 80% d’une classe d’âge au niveau du baccalauréat.
Ministre de la Défense des gouvernements de Michel Rocard (1988-1991), il démissionne le 29 janvier 1991 pour s'opposer à la guerre coloniale des Etats-Unis contre l'Irak.
En juillet 1992, il quitte la direction du PS afin de faire campagne pour le NON au traité de Maastricht. Il fonde le 30 août 1992 le Mouvement des Citoyens et, en avril 1993, démissionne du PS.
Il transforme alors le Mouvement des Citoyens (MDC) en parti politique, dont il devient président.
En 1995, il appelle à voter pour Lionel Jospin dès le premier tour de l’élection présidentielle puis participe en 1997 au gouvernement de la "gauche plurielle" pour tenter de lui donner un axe
républicain. Ministre de l'Intérieur, il essaye d'imposer une grande politique d'accès à la citoyenneté, crée la police de proximité et donne une nouvelle impulsion à la coopération
intercommunale. Il démissionne le 29 août 2000 pour s'opposer au processus de Matignon visant à donner le pouvoir législatif à la Corse.
Il déclare sa candidature à l'élection présidentielle de 2002 le 4 septembre 2001, et obtient 5,33% des suffrages exprimés au premier tour de l'élection présidentielle, soit plus d'un million
cinq cent mille voix.
Il est président d'honneur du Mouvement Républicain et Citoyen (MRC) qui a succédé au MDC, et
président de la Fondation Res Publica, fondation de recherche reconnue d'utilité publique
en 2005.
Il est Sénateur du Territoire de Belfort depuis le 21 septembre 2008 et vice-président de la Commission des affaires étrangères, de la défense et des forces armées du Sénat.
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